Les champignons sont méchants

Généralement, les forêts verdoyantes qui recouvrent les massifs du Haut-Languedoc sont plutôt calmes et propices à la méditation. L’automne et l’arrivée des champignons faussent quelque peu les données et une véritable effervescence envahit les sous-bois. Tout cela ne m’enchante guère. Voici par exemple une de mes journées type de cueillette.

  • 6h, tandis que je dors profondément, toute la famille semble sonner le branle-bas de combat. J’ai l’impression de revenir à mes jeunes années et aux réveils en fanfare du service militaire, avec les cris surexcités de mes propres enfants en guise de clairon.
  • 7h, c’est tout juste si on m’a laissé avaler un café. Dans une ambiance surchauffée, je cherche désespérément un bon coin pour me garer. Les conseils quant au choix stratégique de l’endroit, parfois contradictoires et controversés, fusent de toute part.
  • 7h45, entre les lieux déjà occupés ou non accessibles, les propriétés privées et les « mauvais » sous-bois, nous parvenons enfin à poser la voiture.
  • 8h10, armé d’un improvisé bâton, je fouille mon carré de chênes, seul, les enfants ayant préféré la compagnie de Papy et Mamie…
  • SAISON 3A28h15, je ne trouve rien,
  • 8h20, je me dis que je n’ai pas le bon coin,
  • 8h25, que ce n’est pas une bonne année,
  • 8h30, que quelqu’un est déjà passé ici,
  • 8h35, qu’il n’a pas assez plu,
  • 8h40, qu’il n’y a pas eu assez de soleil,
  • 8h45, j’en ai marre, plus que 4 heures et c’est le pique-nique…
  • 9h, il me semble être déjà passé par là,
  • 9h15, je suis bel et bien déjà passé par là,
  • 10h, je suis complètement perdu. On dit qu’aucun arbre n’est identique, je leur trouve pourtant comme un petit air de famille quand même.
  • 11h15, après avoir joué les « Rambo » dans la jungle, sauté des fossés, enjambé des taillis et chuté une ou deux fois, je retrouve enfin la voiture.
  • 11h30, ma femme arrive avec une bonne petite dizaine de très jolis cèpes. Je n’ai encore rien dit qu’elle sait déjà que moi, je n’ai rien trouvé. Je n’aime pas son petit sourire narquois…
  • 11h40, revoilà les anciens et la marmaille ravis et surexcités : ils en ont plein ! Je me réjouis pour eux avec la plus grande politesse…
  • 11h50, je montre un très joli champignon rouge et blanc, évoquant une maison de schtroumpfs, à ma fille de 5 ans. Elle m’invective en me disant qu’il ne se mange pas, qu’il est empoisonné. Je le sais bien, mais il n’y a ici visiblement aucune place pour la poésie. N’a d’intérêt que ce qui se mange. D’ailleurs, pourquoi les vénéneux sont-ils très jolis et les comestibles les plus souvent si moches. Prenez l’exemple d’une truffe !
  • 12h30, enfin la pause déjeuner. Dans une charmante clairière en bord de torrent, devinez qui s’occupe du barbecue pendant que tout le monde frétille ?
  • 14h30, c’est reparti. Cette fois je vais bien regarder par terre, comme me l’a si judicieusement conseillé mon avisé beau-père.
  • SAISON 3A115h, je fixe bien le sol, du coup, je me prends une belle branche de sapin en pleine poire…
  • 15h25, j’en ai trouvé un, enfin, plutôt ce que m’en ont laissé les limaces…
  • 15h35, celui-là est complètement gorgé d’eau, 15h45, un autre est ce que mon épouse appelle un « faux ».
  • 15h55, là, c’est une souche posée ici exprès par Dieu pour me faire une fausse joie. Je reconnais, c’est bien imité…
  • 17h, par défaut, je me rabats sur quelques girolles. 18h, tout le monde s’est regroupé. La récolte est dans l’ensemble plutôt généreuse. Enfin, à part pour quelqu’un que personne n’ose nommer si ce n’est mon fils qui fait une fine et discrète allusion : « Papa, il a rien trouvé ! »
  • 18h05, je sors mon « atout » girolles. Les beaux parents me disent que ce sont des fausses, donc ma fille est d’accord avec eux. Ma femme pense qu’ils ont raison, du coup, mon fils est d’accord avec elle. 18h30, une charmante et sympathique pharmacienne félicite une alerte grand-mère qui vient se faire confirmer que son panier est bel et bien garni de lactaires délicieux…
  • 18h35, la même apothicaire trop maquillée et désagréable me dit que mes champignons sont des : je ne me souviens même plus du nom exact, mais vulgairement nommés « la fausse girolle »…
  • 19h, après avoir acheté une belle entrecôte, nous prenons l’apéritif dans un pittoresque bistrot de Pays.
  • 19h15, tout le monde ne parle que de champignons, de cueillette, d’anecdotes en tout genre allant parfois jusqu’à évoquer des « apparitions divines ». Je cite là ma tendre mie qui, guidée comme par magie par un rayon de soleil perçant l’épaisse canopée de la chênaie est tombé sur un magnifique et imposant bolet de Bordeaux, tout fraichement éclos. Cette épique vision s’est alors imposée à elle en métaphore avec un vitrail d’église, un plafond de cathédrale, à la Michel-Ange, d’où sa pompeuse expression « d’apparition divine ».
  • SAISON 3A519h25, tout le monde s’accorde pour dire que c’est plutôt une bonne année, qu’il a assez plu, qu’il y a eu un bon ensoleillement.
  • 19h30, j’offre ma tournée de « bredouille », en perdant digne, je complimente ma fille qui me montre le plus gros qu’elle a trouvé. Elle ne le lâche plus. Je sais qu’en fait, c’est ma belle-mère qui l’a ramassé. Je crois que c’est précisément ce qui m’énerve le plus. Mon fils continue de me charrier. Il ne perd rien pour attendre, lorsque de nouveau nous nous entraînerons ensemble au Rugby…
  • 20h30, une appétissante odeur de persillade embaume la maisonnée.
  • 21h30, c’est vrai, je le reconnais, nous nous sommes tout particulièrement régalés…
  • 22h, parmi les stratégies évoquées pour le lendemain, l’une fait état des risques d’une météo peu clémente. Si c’était le cas, nous descendrions du plateau vers les vignobles à la recherche d’un peu de soleil, mais également pour visiter une cave ou deux.
  • 23h, je m’endors. Pourvu qu’il pleuve ! 

Un cueilleur malchanceux et anonyme