Vives les mûres mûres !

Après la cueillette des champignons et des châtaignes, découvrez les nouvelles mésaventures de notre citadin anonyme en villégiature aux Chalets du Gua des Brasses, aujourd’hui à la recherche de mûres…

L’été s’est à nouveau solidement installé sur cette fin de mois d’août.

Soleil et moral sont au beau fixe. Je m’alanguis sur le balcon de mon chalet. Une vue imprenable sur le lac de la Raviège et les collines qui l’encadrent ravit mon regard. Une douce brise me caresse. Quelques petits oiseaux me chantent diverses mélodies et sérénades. Des odeurs fleuries et variées traversent de-ci de-là mon univers olfactif. Peu à peu mes paupières s’alourdissent. Je sens que la sieste va être des plus agréables.

atelier_confituresC’est exactement ce moment que choisit ma fille, bruyante et surexcitée, pour me lancer : « Viens Papa ! On va ramasser des mûres, Maman va nous faire de la confiture ! ».

Toute la famille est prête, difficile de se désolidariser.

Nous voilà partis. Nous sillonnons divers sentiers bondés de ronciers. La plupart d’entre eux sont gorgés de mûres appétissantes. Elles sont plus faciles à trouver que par exemple des morilles.

Nous nous y sommes essayés au mois de mai, mais en effet, ce champignon est un mythe un peu comme le dahu. Les gens du coin font croire à son existence pour faire chercher les citadins. Ça a bien marché. J’ai trouvé une vielle chaussure, une roue de vélo, un caillou presque parfaitement rectangulaire, des coquilles d’huître, un papillon géant, des fleurs que je n’avais jamais vues auparavant, un nid de canard sauvage garni de quelques œufs prêts à éclore, une fourche rouillée, une assiette en faïence cassée, un chien qui j’ignore pourquoi a décidé de faire un bout de chemin à mes côtés… Quant aux fameuses morilles, je vous laisse deviner…

Revenons à nos mûres mûres. J’ose le jeu de mot en ajoutant que je ne voulais pas entendre le moindre chuchotement, mais seule mon épouse a esquissé un petit sourire, sûrement par amour…

Les ronces ne seraient peut-être pas si mauvaises que ça dans le fond, car pour se faire pardonner de tout envahir et de nous griffer, elles nous offrent des mûres juteuses et sucrées lorsque le soleil est au rendez-vous.

J’aimerais bien connaître la personne qui a lancé la mode du « pantacourt ». Sûr qu’il n’a jamais vu l’ombre d’un roncier. Mes mollets semblent avoir été attaqués par une meute de chats plutôt énervés.

Tantôt je décroche mon tee-shirt, tantôt j’essaie de dégager mon fils. C’est plutôt varié comme activité.

Chemin faisant, j’aperçois un faisan, mais là encore mon humour ne rencontre guère de succès.

Je n’en connais pas la raison exacte mais le fait est avéré, les plus beaux fruits ne sont pas vraiment hors d’atteinte mais juste à la limite de l’accessible, histoire de corser un peu la partie.

Mon fils me montre le seau afin que je puisse faire le point sur l’avancée de la cueillette. Ma fille s’extasie et lâche un sincère « Waouh, tout ça ! ».

confitures-2Pour ma part, je suis moins emballé qu’elle et je songe qu’on en a encore pour un bon moment avant d’avoir regroupé quelques kilos. Pourquoi n’a-t-on pas eu l’idée de faire de la compote de pomme…

Mon tee-shirt est maintenant clairement déchiré sur un côté. Ma douce et tendre mie n’oublie pas de me faire remarquer que c’est elle qui me l’a offert lors de mon dernier anniversaire, et que j’aurais pu en choisir un autre pour ce type d’activité. Il y a dans le ton qu’elle emploie une forme de sarcasme que je ne manque pas de déceler. En fait, l’amour a ses limites.

Après avoir à nouveau décroché ma fille cette fois, je tombe sur un bon filon, tout près d’un fossé.
Je n’ai eu que le temps de l’apercevoir mais c’est bel et bien un serpent qui me fait sursauter. Je m’écarte d’un bond pas véritablement alerte et héroïque, mais je n’ai guère d’affection pour ces animaux étranges qui rampent, qui ont un regard de psychopathe, et qui peuvent vous envoyer ad patres d’une simple morsure… Ma femme me rassure : « Il n’y a guère que des couleuvres ici, elles sont inoffensives ». Je lui fais remarquer que la bête, sûrement par timidité, a oublié de se présenter et n’a fourni aucun détail sur la nature de ses intentions à mon égard.

Mon fils en profite pour descendre dans le mini-fossé et exploiter le filon que j’avais moi-même repéré. Il semble fier d’avoir plus de courage que son propre père. Il me tient même un court et rassurant discours. En même temps, je lui fais remarquer qu’il n’y a pas si longtemps je l’avais consolé car il avait eu peur de Mickey à Eurodisney. Bon, d’accord, il avait trois ans mais bon, je ne vais quand même pas me laisser faire…

mures_1Mon épouse s’est à son tour accrochée, par la chevelure que je m’efforce de démêler. Je constate très vite qu’elle n’apprécie nullement mon petit sourire qu’elle, j’ignore pourquoi, estime narquois. D’un coup, je sens vachement moins d’amour…

Nos enfants en profitent pour se gaver de ces délicieux fruits rouges gorgés de sucre. Je tempère quelque peu leur gourmandise de peur qu’ils ne s’en rendent malades.

Je fais par la suite remarquer que nous avons acheté du bon miel de pays, et que c’est très bon sur une tartine au petit-déjeuner. Pas de réaction. J’insiste sur le fait que j’aime autant ça que de la confiture. Toujours pas de réaction. En fait, je crois même que je préfère ça à de la confiture, de mûres par exemple. De nouveau le silence.

Je fais part du fait que j’ai soif, que j’ai mal à un genou, que l’heure du goûter approche. Ma chérie réagit enfin :

« –  En gros, tu en as marre.
– Non, pas du tout… me suis-je alors offusqué.
– Tu as raison, nous en avons bien assez pour quelques pots et même peut-être un bon dessert pour ce soir… »
Quelques mûres fraîches pour agrémenter de fines lamelles de tomme de chèvre sur un muscat de Minerve à l’heure de l’apéritif, ou à l’heure du dessert mélangées à un fromage blanc fermier avec un soupçon de cassonade, s’avèrent être un véritable bonheur simple et délicieux. Intérieurement, je jubile.

cueilletteSur le chemin du retour, ma fille s’amuse à constituer un beau bouquet de fleurs des champs pour l’offrir à sa maman. C’est mignon à cet âge-là.

Mon fils s’amuse à me bombarder avec des pignes de pins, c’est couillon à cet âge-là.

Je me fais alors la remarque intérieurement : la nature a toujours quelque chose à offrir. Pas moyen d’être tranquille !

Un citadin anonyme